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Tout le monde veut vivre les nuits de Joux - Reportages

Tout le monde veut vivre


Portfolio

Dans une alternance de situations grotesques et tragiques, amusantes et brutales, Tout le monde veut vivre raconte l’acharnement frénétique d’un homme qui refuse de mourir ; une lutte pour la survie qui engage tous les membres d’une communauté. Un tourbillon de scènes rythmées teinté de musique, des personnages sincères et drôles.

Le comte Pozna s’agite dans son lit : il ne parvient pas à digérer son repas, et ne trouve pas le sommeil. Tout à coup, Strangline, le bras droit de Kniaz von Trépas, l’ange de la mort, s’introduit chez lui pour le mettre à mort. Pozna résiste, et se livre à une âpre négociation. Il parvient à obtenir un délai, convaincu qu’il pourra ainsi trouver un candidat à la mort. Dès lors, il se met en quête de quelqu’un qui accepterait de le remplacer. Après avoir parcouru le pays et s’être obstiné à marchander avec les plus pauvres, les plus malades, les plus infirmes de ses sujets, il essaye de convaincre sa vieille mère, sa femme, son esclave et ses enfants. Finalement, au moment où il abandonne, quelqu’un accepte de prendre sa place. Mais ce n’est pas sans conditions.

Tout le monde veut vivre raconte la quête enragée du comte, suscitée par un profond sentiment d’injustice. Pourquoi devrait-il mourir alors qu’il est jeune, puissant, riche et en bonne santé ? Face à l’arbitraire de la décision de Kniaz von Trépas, Pozna se lance dans une course effrénée pour la vie. Mais ce combat perdu d’avance se transforme très vite en une lutte cruelle pour la survie, car personne ne veut mourir à sa place. Dès lors, l’humiliation, la domination, l’agression, le conflit se développent au sein de la famille et de la communauté. Toute la violence qui découle des rapports de pouvoir se déchaîne, et les instincts les plus brutaux sont mis à nu.
Cette pièce de Hanokh Levin prend d’abord la forme d’une comédie crue, mélange détonant de sexe, d’argent, de nourriture et de statut social : les ingrédients traditionnels de la farce. Les êtres qu’elle met en scène se démènent en permanence, mais cette agitation reste stérile, et ils ne parviennent pas à réaliser leurs désirs, ou à agir selon leurs intentions. Malgré leurs efforts répétés, ils n’obtiennent aucun résultat, si ce n’est la souffrance qu’ils s’infligent les uns les autres. Et le tragique émerge : les individus deviennent les témoins des ratages de leurs pairs, de l’échec qui semble être au cœur de la condition humaine. Ils disent le mal-être qu’ils subissent, et savent la solitude dans laquelle ils sont plongés.
C’est un vrai plaisir de découvrir une écriture comme celle de Hanokh Levin. D’une part, on est confronté à des questionnements théâtraux : comment représenter la violence et suggérer la sexualité ? D’autre part, Tout le monde veut vivre est une pièce rythmée, économe, parfois presque abrupte. Le mélange des genres, l’association étroite du prosaïque et du lyrique, nous oblige à un travail avant tout technique, pour camper les êtres qu’elle dépeint, entre simples figures et personnages. Ce qui est dit est souvent inspiré par la mauvaise foi, les raisonnements des personnages sont biaisés, ils réfléchissent de travers. Pourtant, ils posent des questions essentielles. Ainsi, tout est drôle, même si rien n’est léger.
L’homme de théâtre israélien, né en Palestine en 1943, nous montre un monde en « guerre », un monde en crise, où, malgré tout, l’Homme n’accepte pas sa finitude. Pourquoi le comte Pozna refuse-t-il de mourir ? Pourquoi même les plus démunis restent-ils attachés à la vie ? C’est ce type d’interrogations que mène Hanokh Levin, au moyen de la comédie. Le sens de la vie se limite-t-il à ce jeu de rapports oppresseurs-opprimés ? La vie n’est-elle qu’une longue marche vers la mort ? Les êtres qui composent cette œuvre ont conscience de l’obscénité de leur société et de la violence inhérente aux relations humaines ; en particulier Pozna. Pourtant, il ne veut pas renoncer à vivre. Peut-être est-ce le lot de toute l’humanité : s’attacher à la vie, s’obstiner à vivre, par passion ou par nécessité. Et peut-être que tout l’humain réside en cela.

Simon Vincent

Les personnages de Tout de monde veut vivre ne sont ni des héros, ni des saints, ni surtout des martyrs. Ce sont de simples humains qui se débattent avec leur insignifiance. Levin les façonne égoïstes, tyranniques, et montre tout ce qu’ils ont d’ignoble et de monstrueux. On s’en amuse, on s’en défend : mais l’auteur ne nous renvoie-t-il pas à nos plus inavouables travers ? Quelle jubilation pour un comédien de donner à voir ce côté-ci de l’humanité !
A cette jubilation s’ajoute le plaisir d’une partition pleine de clins d’œil et de cadeaux à l’acteur. Dans une scène, Poznabella, en réponse à la lamentation de son mari, explose : « Moi, il faudrait que je marche sur la pointe des pieds, que je me la ferme et que je souffre en silence. Parce qu’il va mourir. Et nous, il ne nous reste que les seconds rôles, rrr » ! Par ce type de répliques, Levin s’amuse à superposer différents niveaux de signification : à la souffrance du personnage, il ajoute un autre discours, celui de la comédienne. La nécessité de jouer de l’acteur fait alors écho au besoin de pouvoir du personnage qu’il incarne. Le théâtre devient une formidable métaphore des enjeux vitaux pour lesquels les protagonistes se battent.
Levin n’hésite pas non plus à prendre le public à partie : « Oyez, oyez, gueux, malades, indigents, déchets de l’humanité ! Qui est prêt à mourir à ma place ? Allez pressons, qui veut se débarrasser de toutes ses saletés, mesdames et messieurs, qui ? » Personne, évidemment. C’est dans ces moments là, à travers ces paroles qui nous sont adressées dans l’urgence de la situation, que la tragédie émerge.
Au travers du rire, de la débordante cruauté des mots, les vérités du monde nous écrasent. Un esclave refuse de mourir pour sauver son maître, une mère ne se sacrifie pas pour son enfant : « Quel malheur, tout le monde veut vivre ! »
Ce sont peut être ces aller-retour du théâtre à la fiction et du comédien à la salle, qui rendent l’écriture de Levin si piquante, si cruellement drôle et si touchante

Elise Clarac-Hordé

TOUT LE MONDE VEUT VIVRE

de Hanokh Levin. Traduction de l’hébreu par Jacqueline Carnaud et Laurence Sendrowicz.
Mise en scène : Simon Vincent.

Avec Elise Clarac-Hordé,
Eve Coltat,
Léopoldine Hummel,
Charlotte Ligneau,
Alexandre Pallu